De quelles façons s’opèrent les choix de formation initiale?

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C’est sur cette question que Benoit COMTE prépare son doctorat en sociologie.

1993, une dizaine d’années d’activité professionnelle orientée en proximité ou au service de la jeunesse. Cette année là, je suis éducateur spécialisé, transfuge de l’animation. Compliqué d’être éducateur lorsque l’on vient des métiers de l’animation, tout comme l’inverse (bien que ce sens de trajectoire ne soit pas fréquent). Camille a onze ans, abandonnée avec son frère jumeau et sa petite sœur, vit dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance. Elle est noire, originaire du Cap-Vert. Sa fin de sixième est douloureuse, redoublement conseillé. Pas de parents pour s’y opposer. Et pourquoi s’y opposer ? Peut-être mon propre parcours, peut-être pour « animer » le groupe éducatif et déplacer des préjugés, plus simplement parce qu’elle méritait de passer en classe supérieure !

2009 Camille vient de réussir avec mention son Master2 de Développement International et Entrepreunariat… elle m’appelle, elle se rappelle.

Il est peu vraisemblable, au cours d’une journée, d’échapper à raconter des fragments de notre histoire. « Tu n’en croiras pas tes oreilles, sais-tu ce qu’il m’est arrivé? » Hier ou avant-hier, il y a cinq ans, vingt ou quarante ans, nous énumérons tous des bribes de notre parcours de vie. Bien évidemment nous ne racontons pas tout. On ne dit jamais tout! Toujours on choisit, catégorise, organise et sélectionne dans une mise en forme globalisante voire totalisante. Notre récit de vie a bien un début, une fin, des personnages, de l’action, et souvent des rebondissements, mais est-elle l’Histoire? En tous les cas s’exprime une cohérence, un fil tracé qui se termine par: « Voilà où j’en suis! ».

Thib a quinze ans. Il s’est passionné depuis quatre années sur le cinéma d’animation. Engagé ! Il va réaliser son premier film, dans les règles de l’art, dessin après dessin, plusieurs milliers pour son Don Quichotte de trois minutes, pour une prise de vue minutieuse, image par image. Sélectionné dans plusieurs festivals internationaux, projeté en coup de cœur à la cérémonie de clôture du festival international du film d’animation de Genève, Thib sera membre du jury junior du festival d’Annecy. Fin de troisième au collège, il règle rapidement les questions d’orientation : Lycée avec option de préprofessionnalisation cinéma/vidéo, licence à la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève en section « réalisation cinéma », deux années de masters à Berkley en Californie, puis Doctorat Cinéma à la Sorbonne.

Thib a quinze ans et il se rend à la réunion obligatoire organisée par le Collège pour l’orientation d’entrée au Lycée. Arrive son tour de répondre à la question du devenir : « Réalisateur pour le cinéma». La conseillère d’orientation de répondre : « Ah, pour toi c’est facile, filière courte pour les métiers artistiques ».

Chargé du coaching des étudiants en Masters sur différentes filières quant à la production de leur mémoire ou expertise, j’ai accompagné les quelques uns qui traçaient leur chemin, les nombreux autres qui se demandaient où ils allaient. Certains se posant même la question : « Qu’est-ce que je fais là ? » sans parvenir à se repérer . J’ai eu bien souvent l’impression d’apporter un mode d’emploi. D’emploi de soi, mode de la société, de soi en société, d’employé, d’emploi à la mode… chacun confrontant la réponse de son regard à une autre vision. Faire redémarrer les machines en panne, offrir un cap, transporter de tous les cotés d’une question, parfois transborder et changer de destination. Aviver des prises de liberté de décision, de l’expression créatrice, de la relation à l’altérité dans sa recherche d’autonomie. Intervenir, encore et toujours, à pas feutrés ou de géants sabotés avec ce désir « que le sujet éprouve à s’éprouver lui-même » (Vincent de Gaulejac, 2009).

Interventions toujours, pour l’Office Cantonal de l’Emploi des Cantons de Vaud et de Genève, auprès de l’Agence du Lac. Elaborer un programme de formation avec le service de la prospective des Offices concernés. L’enjeu : amener ces jeunes à faire ce que l’on attend d’eux (chercher activement un emploi), détecter le plus tôt possible ceux qu’il serait possible de trier et d’écarter du droit aux prestations de chômage. Louable initiative des conseillers en placement qui, motivés par les primes de résultats, désiraient accroitre l’insertion professionnelle de leurs « bons » usagers de la caisse de chômage. Finalement cette agence spécialisée a fermé ses portes, les jeunes réparties avec leurs ainés dans des agences par secteurs géographiques en fonction du lieu d’habitation.

Mandaté pour des expertises sociologiques sur mineurs par la Présidence du Tribunal de la Jeunesse du Canton de Genève, les éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse ont menacé de se mettre en grève. Rejet d’un « corps étranger » et de ses autres habitudes. L’insistance du Tribunal et les quatre réussites successives d’insertion socio-professionnelle de mineurs sous condamnation pénale n’ont eu raison de l’intervention.

Mon activité professionnelle m’a fait devenir jour après jour le tiers expert, facilitateur, enseignant, assurant, rassurant, ré-assurant, qui rapproche et éloigne, bien souvent les deux ensembles, le « passeur » que me disait être mon psychanalyste et superviseur, apparaissant, disparaissant et se faisant oublier, dès que possible. Intervention errante de courants en courants, ressources d’Argyris, Zaleznik, Crozier, Touraine ou Boltanski toujours satisfaisantes et continuellement frustrantes. Une question se faisait de plus en plus présente, apparente, évidente dans sa non réponse. Trouver la réponse, en tous les cas aborder de quelle manière aborder une réponse dirigerait un parcours de vie déjà bien engagé à regarder dans la direction d’une recherche, et non plus d’une intervention supplémentaire.

La recherche que nous envisageons de conduire concerne la façon dont les choix de formations initiales s’opèrent. Nous envisageons non de prédire l’avenir mais de comprendre la trajectoire. Il s’agit d’une recherche inductive qui tend à explorer des récits de vie pour identifier les faisceaux de détermination, l’advènement du sujet (Herreros, 2008). Analyse en deux phases de recueil de données.

Par allers-retours, il s’agit de rapatrier des représentations intelligibles, construire une grille de connaissance des liens en relations. Nos catégories exploratoires imposent une posture à la croisée des regards. Un certain nombre de variables sont à découvrir. Nous considèrerons que l’acquisition des savoirs utiles à la détermination du choix de formation initiale ne se trouve pas dans ce que les gens font, ni même dans la façon dont ils le font, mais dans ce (ceux) qui les décide(nt) à faire. Une lecture attentive du régime de justification à l’œuvre, un fil à tirer dans le labyrinthe des réseaux sociaux, qu’est-ce qui relie chacun à ces et ses multiples. Qu’y a-t-il de moins individuel qu’un choix individuel ?

Nous espérons ainsi approcher la vision du « social » qu’avait Jean Métral lorsqu’il parlait de sa profession : « Si être ethnologue c’est travailler sur les rapports entre Nous et les Autres : les Autres au-dehors, les Autres du dedans, les Autres du dedans que l’on met dehors (par stigmatisation, exclusion, expulsion…), il lui est impossible de faire l’impasse sur les modes « du vivre ensemble » que chaque société, ici et ailleurs, élabore en des processus et régule en des procédures ».

Quelle est la part de la compétition, de la productivité, de la qualité, dans la construction de la signification du travail ? Cette signification et son caractère d’obligation, tributaire de la culture, des structures sociales, des réalités économiques vient-elle modifier la relation au travail au point d’agir sur le choix d’une formation initiale et de quelle manière?

Doit-on conserver l’idée qui considère que la ventilation professionnelle des jeunes dépend d’un régime social donné, que le cadre prédominant est la structure du marché du travail (Pierre Naville, 1982) ou celles qui  confrontent la microsociologie des projets individuels aux logiques macrosociologiques des injonctions données aux économistes, statisticiens, que l’on enjoint de prévoir les emplois demain disponibles (Marie Duru-Bellat, 1996) ?

Notre recherche portera sur une étude des lectures de récits de vie, récits de parcours de formations. Nos questionnements vont tendre à délimiter des espaces de changements, d’innovations, de prise de décisions, d’attachements, tant de nature descriptive qu’explicative. Quels sont les liens qui font que les jeunes en fin de scolarité obligatoire s’attachent à une idée, un concept, une mode, un courant ou à quelqu’un et définissent alors leur choix de formation initiale? La conscience et la revendication d’appartenance s’associent-elles, se neutralisent-elles voire s’ignorent-elles ?

Comment donc assurer la cohésion, sans ruptures trop abruptes, des différents ensembles qui composent une existence par le recours à la mémoire pour construire entre motivations et connaissances son devenir ?

C’est bien là l’objet de cette recherche, à dévoiler ce qui n’apparaît pas, ce qui est caché, disparu, trop apparent ou trop visible.

Ce fil directeur qui lie l’avant et l’après, dans le cycle de l’existence, appartient surtout au souvenir personnel: à ce qui est sien et propre dans une vie au caractère unique. Mes souvenirs ne pouvant être vos souvenirs, nous constatons la contribution irremplaçable de la mémoire dans la continuité personnelle, c’est-à-dire à la constitution du soi. On sait à quel point ceci a intéressé Freud dans le dispositif psychanalytique. On imagine à quel point le jeune adulte en devenir s’y trouve confronté. Mais cette mémoire individuelle est-elle suffisante pour penser dans toute sa complexité le socio-professionnel ?

Comment, dès lors, penser la mémoire au-delà du souvenir personnel si ce n’est par la clé offerte de la mémoire familiale. Nous songerons à noter de manière appuyée la lecture de Pierre Bourdieu sur le phénomène de l’album de famille et nous demanderons ce qui se joue dans ce type d’activités dans laquelle certaines personnes investissent temps, énergie passionnelle, et forces inscriptives.

Bourdieu encore sur l’illusion biographique. Le récit de vie d’un jeune sortant de scolarité du premier cycle est-il significatif d’une «intention subjective et objective » ? « Cette vie organisée comme une histoire (au sens de récit) se déroule, selon un ordre chronologique qui est aussi un ordre logique, depuis un commencement, une origine, au double sens de point de départ, de début, mais aussi de principe, de raison d’être, de cause première jusqu’à son terme qui est aussi un but, un accomplissement (telos). » But étape ou but ultime ?

Nous considèrerons, au delà des critiques formulées et formulables sur le concept, la motivation observée par le regard sociologique, la formulation dans « la crise de la motivation » (Lévy Leboyer, 1988). Le niveau scolaire est de plus en plus élevé et les interfaces entre le monde professionnel et scolaire sont de plus en plus importantes. Les technologies sont pré acquises rendant obsolètes des enseignements jusqu’alors indispensables à l’entrée dans la vie active. Capacité d’apprentissage et traits de personnalité devenant une composante première dans le recrutement. Les distances intellectuelles raccourcissent entre les employés et leurs dirigeants, entre les élèves de troisième et leur conseiller d’orientation, de plus en plus loin des réalités socioprofessionnelles.

Nous comprendrons mieux alors comment la définition purement juridique du terme « motivation » est passée du premier tiers du XXème siècle à celle que l’on connaît aujourd’hui, de la justification d’un acte délictueux et l’exposé des motifs d’une décision au concept de motivation au travail.

Pourrions-nous imaginer une « remémoire » qui serait à la mémoire ce que la reconnaissance est à la connaissance? Une façon d’opposer le généalogique et d’autres logiques, de se reconsidérer dans un récit de vie.

Que cherche-t-on à faire connaître (versus à recevoir) lors de l’acte de transmission du savoir et des connaissances ? Qu’est-ce que, de ces actes de transmission, nous allons projeter pour nous attacher à la légitimité d’une formation initiale ? Qu’est-ce qui nous permettra de sédimenter cette légitimité ou au contraire l’érodera ? Des réponses obtenues pourrons-nous en déduire les ingrédients ? Peut-on penser produire une grille de lecture qui permette d’aider à approcher ces attachements sur le plan individuel et de s’affirmer sur les décisions de formation initiale ? En réalité qu’attendons-nous de nos choix de formation ? Qu’espérons-nous recevoir lorsque l’on se dirige vers une filière, des études ?

Nous considérons qu’une vie professionnelle contemporaine se construit autour de sept activités professionnelles en moyenne, celle de nos enfants se réaliserait autour de cinq à sept activités professionnelles simultanée (Alain Touraine, 2007). Nous nous pencherons sur les écarts temps qui conduisent de la prise de décision du choix de formation à la valorisation de ce choix quoi, comment ?

Les grecs utilisaient deux mots pour nommer la mémoire : mnémé et anamnésis. Le premier définit le souvenir pathos qui surgit à la manière d’une affection. Il s’identifie à une mémoire passionnelle car non ou peu contrôlable, en tous les cas qui défie la raison. Il existe une forme de passivité du sujet où le souvenir apparaissant répondrait à la question « quoi ? ».

Le second définit une remémoration qui résulte d’une recherche active, d’un rappel consécutif à une action. Il s’agit d’une quête répondant à la question « comment ? ». Le lien entre les deux termes est assuré par le rôle joué par la distance temporelle, l’écart temps entre présent et passé car l’acte du souvenir ne se produit bien évidemment que lorsque du temps s’est écoulé.

Nous pouvons constater l’émergence de « traqueurs » de motivation ou de « chercheurs » de motivation. Métiers tendances, les consultants ou managers sont à la recherche désespérée de cette faculté qui fait tant frémir nos entreprises aujourd’hui. Nous évoquerons le cas d’Yvon Chouinard, né dans le Maine en 1938 et fondateur de l’enseigne « Patagonia », Eugène Enriquez ou Abraham Zaleznik.

De la connaissance nous ne retiendrons que la seule posture sociologique en tant que phénomène social d’élaboration de la pensée, « l’esquisse d’une confrontation entre la pensée de la vie et une pensée du social » (François LAPLANTINE, 2004). Qu’est-ce que penser un choix, qui entre quinze et vingt ans va donner toute une trajectoire à l’existence ? C’est ce qui nous rapprochera le plus de notre objet de recherche : comment s’opèrent les choix de formation initiale ?

La Direction de cette recherche est assurée par Gilles HERREROS, professeur de sociologie, Université Lyon2, membre du centre de recherche et d’études anthropologiques. Il est l’auteur de “Pour une sociologie d’intervention” paru chez Erès en 2002, et de “Au-delà de la sociologie des organisations”, toujours chez Erès en 2008.

Pour en savoir plus sur Benoit COMTE: http://www.sociocom.org/crbst_6.html

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